Tout comme l’incompréhension constatée lors de la mise en avant du concept de « créolisation », nous voyons la même chose se produire pour le concept de « Nouvelle France ».
Bien sûr, un autre mot aurait pu être choisi mais quel qu’il aurait été, les mêmes esprits qui rejettent “Nouvelle France” le rejetteraient également.
Ces deux concepts ne sont pas des idéaux, pas des buts à atteindre, ce sont des constatations, la nouvelle France c’est une sorte d’état des lieux réalisé dans l’instant que nous vivons actuellement.
Il n’y a pas d’opposition entre une vieille France et une nouvelle France, elles sont juste la France a deux moments donnés de l’Histoire et encore la “vieille France” décrite par les réacs n’a jamais réellement existé.
La société a changé, aussi bien en France que partout dans le monde. Moi qui ai 67 ans, j’ai connu une France extrêmement différente de celle ou je vis aujourd’hui.
Et ça ne se limite pas du tout au sujet de l’immigration comme certains voudraient le faire croire pour accuser la France Insoumise de favoriser les communautarismes (en réalité ils nous accusent surtout de favoriser le communautarisme musulman).
Il est essentiel de bien cerner ce qu’est devenu notre pays pour établir un programme politique cohérent et profitable au peuple français dans son ensemble.
Quand la droite et l’extrême droite nient la réalité du pays en fantasmant une « vieille France » idéalisée sans immigration, sans homosexuels, sans transgenres, avec le pouvoir encore aux mains des hommes qui ne peuvent survivre sans maintenir sous obéissance les femmes, les jeunes, les salariés et les minorités, ils élaborent une idéologie destructrice qui va à l’encontre de la marche normale du temps, cette marche qui, inexorablement, va vers le progrès, vers plus d’égalité, plus de bien-être, moins de discriminations.
Toute minorité se doit de défendre ses droits, c’est juste vital et leur refuser les mêmes droits qu’à celles et ceux que l’on choisit comme étant la « normalité » n’amène qu’à une chose : la haine.
C’est quoi la Nouvelle France ?
Je vais vous dire comment je la comprends.
Je vais partir de mon expérience personnelle pour vous décrire l’ancienne France dans laquelle j’ai vécu. Je suis née en 1959 dans un hameau creusois d’une demi-douzaine de foyers, dans une famille pauvre en partie immigrée (Italie).
A l’époque, personne ou presque n’avait de voiture. Les femmes n’avaient pas d’emplois salariés pour la plupart et quand elles travaillaient aux côtés de leur mari (dans le commerce, l’artisanat ou l’agriculture), elles ne recevaient pas de salaire, elles n’avaient pas droit à une retraite personnelle. Elles étaient totalement dépendantes de leur mari et il leur était d’ailleurs difficile de divorcer non seulement à cause des jugements sociaux de l’époque mais aussi et peut-être surtout par manque d’indépendance financière.
L’histoire longue étant faite de migrations, il y avait des immigrés dans la commune, pour la plupart venus d’Europe. Ils étaient aussi maltraités que les immigrés racisés d’aujourd’hui. C’est une des rares choses qui n’a pas changé : la xénophobie et le racisme.
Il a fallu attendre entre le milieu et la fin des années 60 pour que, dans notre hameau, on ait l’eau courante, un téléphone (pour tout le hameau), une télévision puis deux (dans tout le hameau), les premiers frigos et machines à laver. Au début des années 70, chaque famille a commencé à acquérir une voiture, souvent des deux-chevaux ou des 4L, des voitures pas chères.
Le car scolaire a été mis en place dans la commune vers 1964-1965. Auparavant les enfants allaient à l’école à pieds ou en vélo. Le hameau était desservi par deux épiciers et deux boulangers en camionnettes. Il n’y avait aucun supermarché, aucun “fastfood”…
Pas de salles de bain dans les maisons, les toilettes étaient à l‘extérieur dans des petites cabanes en bois.
Au début des années 70, les gens ont commencé à faire construire des maisons pas trop chères, en parpaings, pas d’isolation, chauffage au bois mais avec une salle de bains. Quand j’ai quitté le hameau en 1975, une seule maison avait une salle de bain. Il n’y avait toujours qu’un téléphone installé chez une vieille femme seule, dans sa maison était également installées les commandes de l’éclairage public, c’était ma grand-mère qui allait l’actionner chaque matin et chaque soir, à heure très précise.
En 1975, nous avons quitté le hameau creusois pour la ville de Limoges. Dans l’appartement qu’on louait, il y avait des toilettes mais toujours pas de salle de bain. On se chauffait au charbon, mode de chauffage totalement disparu aujourd’hui (en tous cas dans notre région). Pas de téléphone. Un frigo, une télé, une machine à laver, un magnétophone.
En 1978, j’ai acquis mon indépendance financière et j’ai pu louer, à Limoges, un appartement moderne avec une salle de bain. J’en parle beaucoup mais c’était du luxe pour moi à l’époque.
Toujours pas de téléphone personnel. On utilisait le téléphone de la loge des concierges, c’était prévu dans le bail.
Quand je suis arrivée à Paris en 1985, j’ai vu que les appartements parisiens étaient, pour beaucoup, plus insalubres que les appartements provinciaux. A nouveau, pas de salle de bain, j’allais aux douches municipales. Est-ce que les douches municipales existent toujours à Paris ? Je ne sais pas.
Je ne me souviens plus exactement mais je crois que j’ai eu mon premier téléphone personnel vers 1988 avec le Minitel, sorte d’ancêtre d’internet mais qui pouvait coûter cher si on ne faisait pas attention. Mon premier ordinateur en 1989.
Puis internet est arrivé. C’était une révolution. On achetait les revues informatiques et on attendait avec impatience l’arrivée en France d’internet.
1994 : j’ai dû être une des premières abonnées de France ! Mais là aussi ça pouvait coûter cher ! On payait à la minute de connexion tout comme on payait le téléphone à la minute de communication…
Tout ça a changé, l’arrivée des téléphones portables puis des smartphones, des abonnements au forfait avec l’ADSL, le câble, la fibre… aujourd’hui tout le monde ou presque a un smartphone et a accès à internet. Nombre de foyers ont au moins un ordinateur.
Oui, le monde et la France ont changé.
Je n’ai décrit précédemment que ce qui a changé du point de vue matériel, confort de vie, progrès techniques et technologiques. En un demi-siècle, les progrès ont été phénoménaux. On a vraiment changé de monde.
Un enfant qui a 10 ans aujourd’hui, vit dans un monde ou il ne peut même pas imaginer que ce que je viens de décrire a existé il y a si peu de temps.
Les relations entre les gens ont également changé.
La relation entre les enfants et les parents n’est plus la même.
L’éducation est moins autoritaire, moins violente, on écoute les enfants. Idem dans l’éducation, on doit le respect aux enfants et ils ne sont plus maltraités comme ils l’étaient. Même s’il y a encore de nombreux cas de maltraitance, y compris en milieu scolaire comme dans l’affaire Bétharram, ce qui a profondément changé c’est que cette maltraitance n’est plus considérée comme normale dans la société.
La relation avec nos aînés n’est plus la même.
Quasiment plus personne ne garde à la maison son vieux père ou sa vieille mère qui ne peuvent plus vivre de façon autonome. Il y a des structures pour les accueillir, structures dont il y a d’ailleurs, énormément à redire et qui, comme tout le reste, sont sacrifiées par nos gouvernements successifs depuis quelques décennies.
La relation entre les femmes et les hommes a changé.
Les femmes se sont battues pour gagner des droits (par exemple celui d’avoir un compte bancaire personnel sans l’aval de leur mari, ce qui a été obtenu à la fin des années 60 mais mis en pratique de mauvais gré jusqu’au moins au milieu des années 70), elles travaillent presque toutes et une femme d’artisan, de commerçant ou d’agriculteur doit maintenant être déclarée au même titre que son mari quand elle travaille avec lui.
Les femmes vivent leur sexualité presque aussi librement que les hommes même si il y a encore des jugements sociaux qui ont la vie dure…
Une femme peut “faire un bébé toute seule” alors qu’il y a seulement quelques décennies, elle était bannie de la société et même de sa famille.
La relation avec les personnes porteuses de handicap a changé.
A l’époque où, en décembre 1965, Lino Ventura a lancé un appel pour les personnes handicapées mentales, on cachait les enfants atteints de handicaps, on les moquait adultes. Les choses ont heureusement évolué même si on est encore très loin de la situation idéale.
La perception de la sexualité a également changé.
Le « devoir conjugal » a été supprimé, l’homosexualité n’est plus tabou ni considérée comme une maladie pour l’immense majorité de la population, le malaise qu’ont certaines personnes de vivre dans un corps qui ne correspond pas au genre auquel elle se savent appartenir est de mieux en mieux compris bien qu’on en soit sur ce sujet aux balbutiements de l’acceptation par la société.
Le racisme
Le racisme, malgré les RN, Retailleau, Ciotti, Zemmour, Cnews et consorts, est moins viscéral. Les gens se côtoient qu’ils le veuillent ou non et, à part indécrottables, finissent par se connaître et s’apprécier avec leurs différences.
Les enfants se mélangent très jeunes dans les crèches et les écoles et reçoivent la même éducation bien que, là encore, certaines classes privilégiées continuent à faire bande à part et puis le fait de démolir l’école publique n’arrange pas les choses…
Les jeunes tombent amoureux sans regarder la couleur de peau de leur partenaire.
Les personnes issues de l’immigration, notamment maghrébine et sub-saharienne, veulent aussi prendre part à la gestion du pays, comme tous les autres français et rien n’est plus normal. Les descendants d’Italiens, Espagnols, Russes, Polonais, Portugais, etc. se sont aujourd’hui fondus dans la masse au point que certains sont devenus les pires intolérants à l’égard de générations plus récentes de migrants et de leurs descendants pourtant tout aussi français qu’un Bardella, un Valls ou un Darmanin.
Et les personnes racisées, françaises depuis plusieurs siècles suite à la colonisation et à l’esclavage ? Ils subissent le racisme alors qu’ils sont pour la plupart plus français que la majorité des autres français dont un sur trois aujourd’hui a un grand-parent étranger. Ces personnes ont droit aussi à la même place que les autres dans ce pays.
Alors oui, il y a bien une nouvelle France dont on a peut-être pas encore tout à fait terminé d’établir le profil et cette Nouvelle France va et doit encore évoluer vers plus de justice, plus d’égalité, de fraternité et surtout de liberté, liberté que les dirigeants actuels sapent de plus en plus (surtout depuis Sarkozy sans même aucune trêve pendant le mandat de Hollande).
Le recul plébiscité par une large partie du spectre politique qui vit toujours dans un monde paternaliste et colonialiste n’a pas d’avenir possible. L ‘Histoire ne recule pas ! Et même si elle fait quelques pas en arrière de temps en temps, elle finit toujours par avancer.
C’est pourquoi la France Insoumise ne peut, au final, qu’être dans le vrai en voulant aller vers le futur et non s’enfoncer dans le passé.
Mélenchon après l’élection de Bally Bagayoko à Saint-Denis :
« Je le vois politiquement, à Saint-Denis, comme l’acte de naissance d’une nouvelle période. Voici, mesdames, messieurs, la Nouvelle France. Ce pays est à elle, ce sont ses enfants, ce pays leur appartient. Voilà ce que moi je veux retenir et pour beaucoup qui ont un peu d’ancienneté ici, c’est presque une revanche sur la vie. Oui nous avions raison de croire qu’on vivait mieux ensemble que séparément. Oui nous avions raison de penser que le tour viendrait qui serait celui des humiliés et des opprimés qui passent dans la grande lumière de l’Histoire. A Saint-Denis est née politiquement la Nouvelle France avec des gens qui l’espéraient, qui la voulaient et qui le sont. »
Il ne dit pas qu’une nouvelle France vient de naître (comme le comprend Guillaume Roubaud-Quashie (PCF) dans une interview de l’Humanité sur le sujet de la Nouvelle France avec aussi Antoine Léaument).
Il dit que politiquement, la Nouvelle France vient de naître. Après des décennies de gestation, vient d’éclore cette Nouvelle France politique qui fait si peur à ceux qui ne veulent pas lâcher ne serait-ce qu’un maillon de la chaîne qui maintient encore les minorités sous domination.
Pourquoi ? Parce que, s’il y a déjà eu des élus noirs ou arabes dans le passé, ils étaient essentiellement élus par des blancs, les personnes issues de l’immigration ne s’impliquaient pas massivement dans la politique voire restaient en retrait et subissaient.
Or nous voyons un changement sur ce sujet et nos adversaires le voient aussi : de plus en plus de personnes racisées s’impliquent, militent et ont des idées pour gérer leur ville, leur région ou le pays.
Bally Bagayoko a été élu par le “vivre ensemble” et ça, les conservateurs réacs ne le supportent pas.
Fabien Roussel et d’autres comme lui, n’ont rien compris ou bien ne veulent pas comprendre. Roussel veut se limiter à une « Nouvelle République » mais s’il ne tient pas compte de ce qu’est la Nouvelle France que décrit Mélenchon, sa nouvelle République ne sera pas pertinente. Un homme politique qui aligne les slogans vantant une France caricaturale du Français, de son barbeuq, de sa bidoche et sa bouteille de pinard (on n’est pas loin de l’image d’Epinal du Français jovial avec sa baguette sous le bras et son bérét !) n’est pas un homme politique réaliste. Invisibiliser la composition sociale, ethnique, religieuse de la France actuelle ne pourrait conduire qu’à un programme politique totalement inadapté.
Comme l’ont dit nombre de journalistes qui pourtant n’aiment pas la FI, c’est la seule formation politique qui travaille vraiment, présente une vision claire d’un futur potentiellement attirant avec un programme structuré, chiffré, cohérent.
Le seul chemin viable va vers le futur, toujours vers le futur.
Ce texte a été adapté en vidéo :
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Mélenchon parlait déjà de “Nouvelle France” en 2018
VOICI LA NOUVELLE FRANCE – meeting à Epinay sur Seine le 18 novembre 2018
note :
Le mot “racisé” n’est pas toujours bien compris, lui non plus… Je conseille cette explication de Sumboy sur la chaîne Youtube Histoires Crépues
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