Comment Israël a tenté d’installer Mahmoud Ahmadinejad à la tête de l’Iran

C'est un revirement de l'histoire qui dépasse la fiction. Une enquête exclusive publiée par le New York Times révèle qu'Israël et les États-Unis ont mené une opération secrète s'étalant sur plusieurs années pour recruter et préparer l'ancien président ultraconservateur iranien, Mahmoud Ahmadinejad, afin d'en faire un atout du renseignement destiné à prendre la tête de l'Iran en cas de changement de régime.
Retour complet sur les faits, le contexte et les coulisses d'une machination géopolitique stupéfiante qui a frôlé son but en février dernier.

Une couverture diplomatique au coeur de l’Europe

L’histoire s’accélère au début de l’année 2024 dans les coulisses feutrées de Budapest. Le professeur Gergely Deli, recteur de l’Université de service public Ludovika, reçoit une requête pour le moins inhabituelle de la part d’un haut responsable du gouvernement hongrois, alors dirigé par le Premier ministre de droite Viktor Orbán. La demande est explicite : l’université doit organiser une conférence internationale sur le changement climatique et y inviter un convive inattendu, l’ancien président iranien Mahmoud Ahmadinejad.

Derrière cette vitrine écologique se cache en réalité une opération d’espionnage d’envergure. Le responsable étatique hongrois confie sans détour au recteur que cette conférence n’est qu’une façade (un rôle de « marionnette » ou de strohmann, selon les mots ultérieurs de Deli) destinée à permettre à M. Ahmadinejad de tenir des discussions secrètes avec des agents du renseignement israélien. Bien que conscient du risque pour la réputation de son institution, le professeur Deli accepte, intimement convaincu de contribuer à rapprocher deux ennemis jurés et à sauver des vies.

UNE PRIORITÉ ABSOLUE POUR LE MOSSAD
Le niveau d’importance de l’opération est tel que David Barnea, alors chef du Mossad (le service de renseignement extérieur d’Israël qu’il a dirigé pendant cinq ans jusqu’au milieu de l’année 2026), effectue lui-même le déplacement à Budapest en 2024 pour s’entretenir personnellement avec Ahmadinejad. Le service secret israélien informera d’ailleurs la CIA dans la foulée de la teneur de ces contacts.

Le paradoxe absolu : de la ligne dure à la métamorphose

Pour comprendre la stupeur des chancelleries internationales face à ces révélations, il faut rappeler qui est Mahmoud Ahmadinejad. Président de l’Iran de 2005 à 2013, il a incarné la ligne la plus dure de la République islamique : artisan de l’accélération frénétique de l’enrichissement d’uranium sur le site nucléaire de Natanz, auteur de déclarations répétées appelant à la destruction d’Israël et niant ouvertement l’Holocauste. En 2009, son administration avait orchestré une répression sanglante contre les soulèvements nationaux contestant sa réélection, marquée par des vagues d’emprisonnements et d’exécutions massives de dissidents par le système judiciaire.

Pourtant, après son départ de la présidence, une profonde métamorphose s’opère. Rompant avec son image d’antagoniste radical, Ahmadinejad entame une stratégie de positionnement résolument populiste et modérée. Exit l’emblématique coupe-vent kaki trop large, place aux costumes ajustés sur mesure. Sa barbe est soignée, son visage semble lissé au Botox, et il se met à apprendre l’anglais. Dans les médias, il multiplie les interventions sur la culture pop iranienne, dénonce publiquement la corruption financière des élites au pouvoir et fustige la violence des forces de sécurité lors des répressions. Chaque matin à Téhéran, il tient des audiences publiques pour aider les citoyens face aux méandres de la bureaucratie, tout en sillonnant les campagnes pour préserver sa base de soutien chez les classes populaires.

L’ambition du pouvoir et le pacte secret

Cette mutation n’était pas désintéressée. Écarté et marginalisé par le pouvoir iranien — qui limitait ses déplacements tout en le maintenant au sein d’un conseil consultatif auprès du Guide suprême —, Ahmadinejad avait vu sa candidature à la présidentielle rejetée à trois reprises par les instances de contrôle du régime. Désabusé par la République islamique, il acquiert la certitude qu’il ne pourra revenir au pouvoir tant que le système actuel subsistera.
Selon des membres de son entourage immédiat s’exprimant sous couvert d’anonymat, il craignait qu’une guerre ouverte ne pousse les Occidentaux et Israël à installer une figure de l’opposition basée à l’étranger, déconnectée des réalités du pays et facteur d’instabilité. Il s’imaginait alors en réformateur historique, comparable à Boris Eltsine lors de la chute de l’URSS. Son ambition finale, confiée à ses proches : une fois propulsé à la tête de l’Iran grâce à l’appui de puissances étrangères, il orchestrerait la reconnaissance d’Israël et la normalisation des relations diplomatiques dans le sillage des Accords d’Abraham promus par Donald Trump.
Observant de près ce ressentiment grandissant envers l’ayatollah Ali Khamenei, les services de défense et de renseignement israéliens saisissent l’opportunité. Des responsables américains confirment qu’Israël a secrètement financé l’hébergement et les déplacements d’Ahmadinejad à l’étranger pendant plusieurs années.

Les étapes de l’approche internationale

2023 – Le Guatemala : Première
approche probable lors d’un forum
environnemental. Ahmadinejad brave
un blocus de sécurité à l’aéroport de
Téhéran en organisant un sit-in public
avant d’obtenir son billet pour ce pays
très proche d’Israël.
2024 – Budapest I : Rencontre directe
et historique avec le patron du
Mossad, David Barnea, sous couvert
d’une conférence universitaire.
Juin 2025 – Budapest II : Deuxième
conférence à l’université Ludovika
(quelques semaines après que
Benjamin Netanyahu y a reçu une
distinction en avril 2025).
Ahmadinejad sème par deux fois ses
propres gardes du corps iraniens de
l’unité d’élite « Ansar » des Gardiens
de la Révolution pour assister à de
longues réunions secrètes avec le
renseignement israélien.

Un plan global de changement de régime

Selon l’ancien chef du renseignement
militaire israélien, Tamir Hayman, le
positionnement d’Ahmadinejad s’insérait
dans une séquence globale et hautement
confidentielle d’opérations spéciales.
Ce plan global prévoyait un second volet
stratégique : l’armement et l’entraînement
de forces d’opposition kurdes iraniennes
basées dans le nord de l’Irak. Ces troupes
devaient infiltrer l’ouest de l’Iran, sécuriser
des positions territoriales et entamer une
marche militaire vers Téhéran. Une
initiative extérieure qui, contrairement aux
contacts avec l’ex-président, ne s’est jamais
concrétisée.

L’acte final : Une exfiltration armée qui tourne court

Le plan atteint son point culminant à la fin du mois de février de cette année, coïncidant avec les tout premiers jours de l’éclatement de la guerre américano-israélienne contre l’Iran. Le 28 février, l’armée israélienne déclenche une frappe aérienne ciblée sur le complexe résidentiel d’Ahmadinejad à Téhéran. L’attaque détruit le bâtiment de ses gardes du corps ainsi que son propre véhicule blindé. Profitant de la confusion et du chaos total, une Peugeot noire surgit immédiatement sur les lieux. À son bord, des agents opérationnels du Mossad exfiltrent l’ancien président pour le soustraire à la surveillance du régime et le conduire vers une planque secrète sur le territoire iranien.
L’objectif de cette manoeuvre audacieuse était d’enclencher immédiatement le renversement du gouvernement et d’installer Ahmadinejad à la tête de l’État. Mais l’opération échoue de manière inattendue. Secoué et traumatisé par la violence de ce sauvetage effréné, l’ancien dirigeant iranien panique et montre des signes de désillusion profonde quant à la viabilité du plan israélien.
Dans des circonstances qui demeurent mystérieuses, Ahmadinejad finit par quitter la planque. Entre-temps, la branche du renseignement des Gardiens de la Révolution — dont la méfiance avait déjà été éveillée dès 2017 lorsqu’Ahmadinejad envoyait des correspondances publiques élogieuses à Donald Trump et au prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane — reconstitue le puzzle. L’enquête interne lancée par Téhéran met au jour une grande partie des connexions secrètes entre l’ancien président et l’État hébreu.
Invisible depuis l’épisode de la Peugeot noire en février, Mahmoud Ahmadinejad est finalement réapparu de manière spectaculaire lundi dernier lors des funérailles d’État de l’ancien Guide suprême assassiné, l’ayatollah Ali Khamenei. Au milieu d’une foule immense en deuil, les images montrent un homme mutique, marchant la tête basse, emmitouflé dans une épaisse veste malgré une chaleur écrasante de 32 °C, son masque chirurgical rabaissé sous le menton. Contrairement aux autres ex-présidents Hassan Rouhani et Mohammad Khatami, strictement bannis des cérémonies, Ahmadinejad était présent, mais encerclé de très près par une garde stricte. Quatre hauts responsables iraniens ont confirmé qu’il est désormais officiellement aux mains des services de renseignement des Gardiens de la Révolution, placé sous un régime de résidence surveillée rigoureux.

Le grand plan secret d’Israël s’est définitivement refermé.

Source et Références :
D’après l’enquête d’investigation : « Au coeur de l’opération secrète israélienne visant à favoriser Ahmadinejad », publiée par Marc Mazzetti, Julian E. Barnes, Farnaz Fassihi et Ronen Bergman pour The New York Times, édition du 13 juillet 2026.

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